Voyage au tambour, un aller-simple pour la réalité avec escale à Frustration city
Ce week-end, j’ai passé 3 jours en Valais avec un tambour en peau de chèvre à la main, mais pas que.
Supposée être en voyage entre les mondes du bas et du haut en passant par celui du milieu, je me suis surtout retrouvée en terre bien connue, celle de la frustration et de la remise en question. Ça aussi été l’occasion de parfaire ma théorie sur les mondes invisibles et de lâcher quelques fardeaux.
Je te plante le décore: Trois jours au creux des montagnes, pas loin de la forêt, un peu au milieu de nul-part, sont réunies à peu près 40 personnes (oui ça faisait du monde) en vue d’étudier les bases du Core shamanism et plus particulièrement le voyage au tambour qui en est l’un des outils principaux. Par voyage, j’entends mise en état modifié de conscience. Je t’invite à lire ou relire mon article sur le colloque d’ethnomédecine du MEG pour plus de compréhension sur les liens entre les états modifiés de conscience et le chamanisme.
C’était donc un week-end très attendu pour moi. Si je savais de quoi était capable mon corps et ma conscience avec l’aide de l’Aya, du monde des rêves ou d’une bonne méditation bien profonde, la seule fois où je m’étais rendue à un cercle de tambour, ça avait été pour moi un échec total. J’avais dû avoir quelques sensations dans le ventre aux max. Moi je ne « voyais » rien, alors j’en déduisais que ça ne fonctionnait pas.
Mais voilà, c’était il y a maintenant 4 ans. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, ma vie a changé, j’ai une certaine expérience, j’ai étudié, suivi des apprentissages, passé quelques initiations et bossé deux ans avec la madrecita. J’ai compris que mes capteurs étaient principalement le ressenti kinesthésique (des sensations dans le corps) et dans une sorte de fulgurance de l’info, comme une intuition sous stéroïdes. Mon intuition quotidienne est discrète, elle propose et je peux facilement l’ignorer, tandis que cette fulgurance s’impose, BAM, c’est comme ça, je sais et c’est indubitable.
Bref, sur le papier, il y avait le passeport nécessaire au voyage multidimensionnel en passant par la zone « rien à déclarer » de la douane des esprits. C’est donc avec 80% de cette conviction (et 20% de doutes… ou d’intuition ?) que j’ai débarqué à ce stage de la FSS.
Le cadre était sublime. Mon beau Valais enneigé d’un manteau de fin de saison, accompagné de la symphonie des oiseaux du début du printemps. Magique. Il a neigé une bonne partie du temps et j’avoue m’être perdue dans les flocons plusieurs fois en écoutant nos Sensei du week-end ou mes camardes apprentis chamans. Tout ce monde venu des 4 coins de la Suisse et même de Normandie pour étudier des traditions millénaires syncrétisées en ressources pratiques adaptées à nos modes de vie actuels. Dingue cette époque.
Après une petite heure de théorie vient le moment de se laisser guider au son du tambour direction le monde du bas afin de rechercher notre animal de pouvoir.
L’animal de pouvoir, ou animal totem dans certaines traditions, est un animal qui t’accompagne dès tes premières secondes sur Terre jusqu’au passage dans l’après-vie. Il ne change jamais, contrairement à tes animaux (ou esprits) alliés qui varient en fonction des évènements ou étapes traversées. C’est cet animal qui va te servir de guide, de protecteur et de négociateur dans les mondes invisibles. Autant dire que reconnecter avec lui est primordial si comme moi tu comptes visiter l’invisible régulièrement, à fortiori si c’est afin d’accompagner quelqu’un dans un processus de guérison. Disclaimer: Je te parle ici de guérison de l’âme. Un bon chaman t’encouragera toujours à consulter un médecin compétent en simultané de ses soins. Le corps et l’âme sont deux dimensions de ton Être dont il faut prendre grand soin et tu l’auras compris, le chaman est le médecin de l’âme, un doctorant de l’invisible.
Alors que notre hôte du weekend se met à battre son tambour, je me bande les yeux, prends quelques bonnes respirations et c’est parti.
Première étape, trouver un passage vers le monde du bas. Et là, c’est déjà la galère. Si je trouve facilement les environs du passage au bord d’une rivière, je n’arrive pas à passer.
Suivant les conseils prodigués plus tôt, je reste active dans mon voyage et tente coûte que coûte de traverser. Je tente de trouver un escalier, rien. Je cherche une porte, rien. Je cherche un trou, toujours rien.
Au bout d’un moment et sachant le temps limité pour cet exercice, je me dis « fuck it » et je plonge droit dans la rivière. Nouvel échec.
Et là, on me lâche l’info (la fulgurance) d’arrêter de jouer les Rambo et de juste tranquillement descendre le long des racines. Je m’exécute et je me retrouve dans le monde du bas. A peine le temps de prendre conscience des sensations corporelles relatives à ce monde que le «call back» (série de coup donnés sur le tambour pour signaler la fin du voyage) résonne. Ce fut donc ma première escale à Frustration city.
Premièrement par ce que ce voyage pour aller rencontrer mon animal de pouvoir, ça doit être la 3ème ou 4ème fois que je le tente et que ça se solde par un échec. Bon ok, c’était via des vidéos YouTube, mais la vérité c’est que pleins d’autres voyages ont fonctionné pour moi à l’aide de ces vidéos.
Deuxièmement, c’est mon égo qui a pris cher en constatant que quasiment tous les participants avaient rencontré leur animal, même les plus néophytes en la matière. Ego en PLS suprême.
Puis vient le moment du second voyage. Cette fois, c’est en duo que ça se fait, un participant dans le rôle du chaman et un participant dans le rôle du consultant. Le plan de vol : retourner dans le monde d’en bas afin de trouver, avec l’aide de notre animal de pouvoir, l’allié qui accompagnera le consultant tout au long de son week-end.
Etant donné que mon animal m’était resté inconnu, je passe en tant que consultante en premier, car j’aurai besoin de mon allié pour aller trouver l’allier de mon camarade.
D’abord un peu dubitative sur les skills de mon partenaire et sa capacité à me trouver mon allié, lorsqu’il m’a murmuré à l’oreille son nom, en précisant une couleur particulière, j’ai tout de suite su qu’il n’y avait pas erreur sur le casting et que c’était juste.
C’est donc accompagnée de mon nouvel allié que je pars en recherche de celui de mon camarde apprentis chaman. Je débarque dans le monde d’en bas et là, même pas besoin de chercher ou de demander un coup de main à mon compagnon invisible. ******* se présente immédiatement à moi. (au moment ou je relis et corrige cet article, on me demande de ne pas révéler l’animal en question car cette expérience ne m’appartient pas complètement. Info très interessante.) Je lui demande confirmation, à savoir si elle est bien l’alliée de mon partenaire pour ce weekend. Je ressens son énergie froide et électrique, c’est affirmatif. Je remonte à la surface et insuffle à mon partenaire la force de son nouvel allié, imprime sa démarche sur son dos à l’aide de mes mains et à mon tour, lui murmure à l’oreille le nom de son allié.
Une fois le voyage terminé et la satisfaction du résultat passée, nouvelle escale à Frustration city pour constater que comme dans d’autres domaines de ma vie, j’ai des ressources et des capacités géniales au service de l’autre, mais que lorsqu’il s’agit de me mettre à mon propre service, y’a plus personne…
Deuxième jour de stage, direction le monde du milieu. Je profite de ce changement d’univers pour te parler des différents mondes et de leurs habitants en commençant par le monde du bas.
Dans le monde du bas vivent surtout des esprits de type animal. Ces esprits ne connaissent ni la naissance ni la mort et sont exotemporels (hors du temps). Le bien et le mal, ils connaissent pas, on dit qu’ils sont amoraux. Attention, le monde du bas, ce n’est pas le « bas astral », une autre dimension qui, selon moi, se trouve plutôt dans notre cher monde du milieu.
Le monde du haut, lui, abrite des esprits plutôt de type humanoïde. C’est la strate des guides spirituels. Tout comme les esprits du monde d’en bas, ils sont aussi exotemporels, amoraux et exempts de naissance et de mort. Les esprits de ces deux mondes naviguent à volonté dans le temps et l’espace et n’ont pas la notion du temps linéaire. Tout ce qui est donné depuis ces strates t’est offert sans contrepartie si ce n’est d’user de ce que tu as reçu.
Enfin, dans le monde du milieu, qui est également notre monde, se superposent notre réalité (la réalité ordinaire), et le monde invisible, (la réalité non-ordinaire) où vivent les esprits.
Contrairement aux esprits des mondes du haut et du bas, les esprits du monde du milieu ont une naissance et une mort et ont la notion de notre temps linéaire, bien que selon l’esprit, cette notion soit distendue par rapport à la notre en fonction de sa durée de vie. Les esprits du monde du milieu vivent comme nous, à la fois dans la réalité matérielle ordinaire et dans l’invisible.
Ce monde concerne les esprits élémentaires (Eau, Feu, Terre, Air), les esprits de la nature, des arbres, des plantes, des rivières, du vent, d’un lieu etc. C’est aussi le Hood (quartier) des ancêtres et des esprits mythologiques culturels (for exemple, Yemanjà, déesse de l’eau issue des traditions afro-caribéennes, ou Athena déesse de la sagesse issue de la Grèce antique). J’en conclu que c’est le monde de l’Aya, bien qu’elle soit capable de nous mener dans les 3 mondes.
Pour faire simple, tout le vivant de notre réalité (et même certaines choses qu’on qualifierait de non-vivantes) possède son pendant dans l’invisible, secteur monde du milieu.
Ces esprits étant soumis à la mort, ils ont un sens prononcé de la survie. S’ils te balanceront de l’info gratis, il te faudra en revanche conclure un échange dans le cas où l’esprit te donne quelque chose matériellement.
Par exemple, lors de ce week-end, j’ai demandé à mon allié de me trouver un esprit pouvant m’aider à lâcher quelque chose. Il m’a donc guidé à travers la forêt (dans la réalité) jusqu’à un grand épicéa.
En me connectant avec l’esprit de l’arbre, celui-ci me propose de lui prendre un bout d’écorce à faire infuser et à boire avant d’aller dormir. Mais attention, pas n’importe quel bout d’écorce au bol, un morceau à un endroit bien précis. Vient donc le moment de lui demander ce qu’il veut en échange. J’étais prête à négocier fort à l’aide de mon allié, car nous avons été prévenus des demandes parfois incongrues voire carrément irréalisables des esprits du monde du milieu. A savoir que cet échange doit pouvoir être fait dans la journée.
Finalement, l’esprit de l’épicéa m’a sobrement demandé un petit peu de lait. Un aller-retour vite fait à la cuisine et l’échange était conclu. Me demande pas ce qu’un épicéa fait d’un verre de lait, j’en sais rien et nous n’avons pas besoin de savoir. C’est comme ça.
Cela dit, j’ai connaissance de traditions chamaniques, notamment en Mongolie, où lorsque le chaman incorpore un esprit, celui-ci va souvent réclamer du lait, des sucreries, de l’alcool ou encore du tabac. Fun fact à ce sujet, lors d’une cérémonie avec l’ayahuasca, un de mes amis à incorporé un esprit juste quelques secondes avant de recevoir son deuxième service de médecine. L’esprit a bu l’Aya, s’est mis à danser quelques minutes, et est reparti aussi vite qu’il est venu, laissant mon ami dans la « sobriété » la plus absolue pour le reste de la cérémonie, comme s’il n’avait pas eu de second ou même de premier service. Ils sont farceurs ces esprits.
Revenons à nos moutons, le voyage au tambour. Ces 3 jours furent donc entrecoupés de voyages plus ou moins réussis, de rituels magnifiques et de chants traditionnels en hommage au soleil ou aux esprits.
Ma dernière escale à Frustration city fut lors de l’avant dernier-voyage, direction le monde du haut à la recherche de mon guide spirituel.
Rebelotte, pas moyen d’accéder à ce fichu monde du haut. Si je suis capable de ressentir la montée dans mon corps, c’est comme si au moment de passer la porte, il y a un blocage, un videur qui me refuse l’accès. Je reste plantée devant l’entrée sans parvenir à dépasser ce seuil. Je demande de l’aide à mon allié et rien. Le call-back retenti, c’est un nouvel échec et un nouveau détour par Frustration city. Bientôt ils vont me filer un permis d’établissement à force de trainer dans le coin.
Ce que je ne t’ai pas dit, c’est que tous ces aller-retours à Frustration city, je ne les ai pas vraiment exprimés au moment où je les ai vécus. A chaque coup, j’ai planqué ça sous une jolie couche de vernis dont les nuances étaient « chacun son rythme », « Tout est juste » ou encore « c’est pas grave c’est pas le moment ».
Il y a dans ce discours une grande part de vérité et ça a l’air hyper honorable comme réaction. Sauf qu’à ce moment précis, c’était de la bullshit bien-pensante pour étouffer ce que je ressentais profondément. De l’injustice et de la frustration de ne pas réussir à voyager comme les autres. Déception de ne pas réussir à entrer dans le monde du haut. Tristesse de me sentir «pas assez bien» pour accéder à l’invisible aussi facilement que mes autres camarades apprentis chamans. Et ça là, le «pas assez bien», cette croyance ultra-limitante, ça fait bientôt une année que je l’ai identifiée et que je tente de la déraciner. C’est un sacré taff et ces situations sont là pour me le prouver, c’est pas encore terminé.
D’ailleurs, ma réaction initiale aurait dû être un aboutissement, et ça c’est mon classico: Vouloir sauter à la stabilité et la résolution sans ressentir le déséquilibre et les « mauvaises » émotions. Sauf que ça fonctionne pas comme ça et je le comprends de plus en plus. Accepter de ressentir la « vilaine » émotion, l’écouter, la comprendre et y puiser la force nécessaire pour retrouver l’équilibre.
Là, t’as même plus besoin de ressortir ta bien-pensance dev’ perso’ à 2 balles, par ce que tu penses plus que c’est juste ou que c’est pas grave. C’est juste et c’est pas grave. C’est expérimenté, pas projeté.
C’est donc tout naturellement que cette boule de ressentiment a éclaté à la fin du dernier rituel du week-end, précisément au moment où tout le monde range son matos pour aller manger un dernier repas ensemble avant que chacun ne reprenne sa route.
Si je suis d’ordinaire assez douée pour reconnaitre les émotions me traversant et les gérer, à ce moment s’en était trop. J’étais saturée. Saturée du week-end, des gens, des rituels, des allers-retours entre la réalité ordinaire et non-ordinaire, saturée de toutes ces énergies, les miennes, mais surtout celles des autres. Je me sens lourde, plombée, lessivée, fanée.
C’est dans cette énergie dense que je récupère mes affaires, dis au revoir à demi-mot et m’apprête à passer la porte direction la voiture et Genève lorsque l’une de nos deux Sensei me stoppe pour me demander si ça va. « Non, mais je gérerai quand je serai rentrée à la maison ».
Elle me répond que c’est trop lourd et qu’elle ne peut pas me laisser partir comme ça, et va chercher notre autre Sensei plus expérimenté.
C’est avec une douceur incroyable qu’il s’assied près de moi et me demande ce qui ne va pas.
Et là c’est le grand déballage, l’effroyable ras-de-marrée émotionnel qui déferle et se répand en chaudes larmes. Mon Sensei m’écoute patiemment et m’aide à identifier ce qu’il se passe à l’intérieur de ce bordel énergétique.
Et il met le doigt sur ce que je n’avais pas vu. Un autre sentiment émanant de ce marasme était celui que j’appellerai « le sentiment du vide de la communauté ».
Laisse-moi t’expliquer ; la plupart des personnes participant à ce type de stage vont rentrer chez elles full love and light, énergie qui durera plusieurs jours voir semaines jusqu’à s’estomper.
Et c’est là que ça devient funky. Une fois l’énergie dissipée, tu te retrouves avec un vide intersidéral béant et c’est le down, souvent pendant plusieurs jours. Tu vois ce process de plusieurs jours/semaines ? Bah j’me le suis fait en une heure et avant de retourner à la maison.
Finalement, ce ressenti, c’était aussi celui des émotions du week-end, c’était le fait de m’être sentie tellement à ma place, à jouer du tambour en dansant et chantant autour d’un feu, le tout en cramant mes fardeaux dans la nuit noire de la nouvelle lune sous la surveillance rapprochée des conifères. Et ça, malgré mes voyages foireux. La vérité, c’est que j’ai touché de purs instants de grâce pendant ces 3 jours, des instants où tu sens que ta place n’est pas ailleurs. Et je ne savais pas comment ramener ça dans mon quotidien. C’est d’ailleurs mon plus grand labeur que de tenter de retrouver cette sensation de justesse, d’être à ma place dans mon quotidien. Être Soi au milieu de nul-part et loin de son conditionnement usuel c’est easy, le vrai challenge c’est de réussir à être pareil dans sa vie de tout les jours, dans sa réalité ordinaire.
Selon mon Sensei, le secret est le suivant : remplir quotidiennement plusieurs besaces essentielles: celle de l’âme, celle de l’esprit, celle du corps et celle de la communauté.
C’est précisément cette dernière qui me donne le plus de fil à retordre. Qui est ma communauté ? Et puis c’est quoi une communauté ? Est-ce que c’est ma famille ? Mes amis ? Mes collègues ? Ces gens que je rencontre sporadiquement en cours, en séminaire, en cérémonie ou en voyage ? Ai-je au moins une communauté ? C’est le grand questionnement qui m’accompagne en ce moment.
Voilà, cet article touche à sa fin. J’espère que tu auras eu plaisir (voir un certain soulagement si tu galère comme moi) à lire mes aventures au son du tambour. Merci de ta visite et à tout bientôt !