L’Ayahuasca et moi, partie V

Salut à toi et bienvenue sur l’avant-dernier article (le vrai cette fois, promis) sur mon travail avec l’Aya. Dans ces lignes j’aborde la première partie de mon séjour au Brésil comprenant comment je me suis fait bullshiter en pensant pouvoir approfondir mes études des médecines traditionnelles et en finissant dans la cérémonie la plus dangereuse que j’ai pu vivre.

Mais pour l’heure, retour à mon service. Après plusieurs cérémonies, je reçois une proposition attendue, puisque là encore, mon intuition m’avait déjà spoilé plusieurs semaines auparavant. Nous étions justement en cercle d’intégration post-cérémonie lorsque notre facilitateur raconte ses prochaines études dans la forêt auprès de peuples indigènes avec lesquels il aurait noué contact au fil des années. Note bien le “aurait”, tu comprendras un peu plus tard. A ce moment, je sais instantanément que je ferai partie de ce voyage, c’est un de ces moments de fulgurance, d’absolue clarté où tu sais.

La proposition officielle réalisant ce que j’avais pressenti tombe donc quelques semaines plus tard, alors que notre Maître de cérémonie s’apprête à retourner dans son Brésil natal.

Et quelques mois plus tard, c’est moi qui le rejoins au fin fond du Acre, région du nord du Brésil abritant une partie de la forêt amazonienne et faisant frontière avec le Pérou et la Bolivie.

Là-bas, j’ai compris ce que c’était d’être le glitch dans la matrice, la divergente, le clou qui dépasse. C’est que dans le Acre, il y a peu, voir pas de tourisme. La population descend essentiellement des peuples indigènes contrairement à d’autres régions plus cosmopolites ou touristiques. Bref, j’étais une blanche blonde au yeux bleus dans une région où on n’a pas l’habitude de voir telle créature, et ça dissonait franchement avec les locaux de la ville.

Au Pérou, il est commun de voir des gringos dans les villes bordant l’Amazonie et dans les villages, je n’ai eu aucun mal à me sentir chez moi. Mais dans le Acre, j’avais tanto l’impression d’être une licorne à un endroit, célébrée et admirée pour mes particularités physiques, tanto ailleurs c’étaient des regards glaçants, méprisants, mauvais voir jaloux. C’était vraiment ce genre de scène ou tu débarque dans un resto et le silence se fait et tous les regards se posent sur toi. “Bom dia, un marmitex de gênance à emporter por favor, obrigada”.

En ville, j’ai eu du mal à me sentir à ma place et je crois que ces montagnes russes de réaction face à mon véhicule de chair et d’os ont été un grand apprentissage. Apprendre à “déranger” par sa seule présence tout en s’en foutant célestement et surtout, en ne cherchant pas à se réduire ou à entrer dans un moule.

Heureusement, je n’étais pas seule, et ça a été ma grande chance durant tout ce séjour. J’étais accompagnée de mon ami et acolyte de service aux cérémonies de Genève. J’ai bossé dur mon portugais avant de partir, mais avoir quelqu’un de bilingue avec toi, c’est priceless, surtout face à l’hostilité et aux tentatives de gringotage (néologisme personnel; se faire gringoter = se faire arnaquer par ce que t’es blanc) auxquelles nous faisions face. Il passait pour un natif du Brésil, de Sao Paolo avec son accent, et ça nous a bien servi.

Revenons maintenant à mon arrivée dans le Acre, accueillie par mon ami et notre Maître de cérémonie qui étaient déjà sur place depuis quelques temps. Après 30h de voyage, une courte nuit dans un Airbnb de Rio Branco et le lendemain matin, aux aurores, départ pour la forêt.

La map donnait 3h de trajet, chill. Mais la réalité, c’est que la route supposément circulable à 130km/h est criblée de nids de poules, que dis-je, de nids de DINOSAURES et qu’en vrai on slalome à 30km/h la majeur partie des 10h de routes que nous ferons finalement pour arriver jusqu’à Tarauacá, dernière “ville” avant la forêt. Pour nous, le chemin s’est arrêté là ce jour, mais généralement, tu peux compter encore de 3h à plusieurs jours de bateau pour rejoindre un village indigène.

Nous sommes donc lâchés en bord de route par le chauffeur, à quelques dizaines de minutes de la ville. A ce moment, je ne sais pas si c’est 30 minutes ou 3h de rando dans la forêt qui nous attendent, moi et mon sac à dos de 10 kilos. Semi-jackpot, c’était plié en 10 minutes. Semi, car fallait voir l’endroit où on a débarqué.

Ce n’était pas la forêt amazonienne, mais une parcelle déforestée et clairsemée d’arbres survivants, probablement dû à l’impraticabilité du terrain en pente grâce à une rivière le traversant. En clair, il restait les arbres que les bulldozer n’ont pas pu atteindre. Au sommet de cette parcelle, il y avait une église du Santo Daime et un peu plus bas, une maloca de cérémonie traditionnelle. Le terrain était aussi pourvu de plusieurs plantations, bananiers, chacruna, tabac et bien entendu une maloca pour cuisiner la médecine. Enfin, de l’autre côté de la rivière, se trouvait une maison en construction. Et c’est là que nous fîmes logés, dans des conditions roots puissance 1000. C’était crade, il n’y avait pas assez de lit pour tout le monde et aucune moustiquaire. J’ai l’habitude de la vie en forêt amazonienne et des conditions de vie simple, mais là c’était autre chose.

Et ce ne fut que le début de nos déboires. Je te rappelle ici le plan de base qui avait été annoncé, aller en forêt pour rencontrer et étudier avec le peuple Huni Kuin. Et pour le moment, pas l’ombre d’un indigène en vue.

Au début, l’ambiance est plutôt bonne, je ne réalise pas le traquenard dans lequel nous sommes tombés. Le fait de voir ces gens taper du rapé toute la journée, accompagné d’un shot d’Ayahuasca par-ci par-là, sans aucune cérémonie aurait déjà dû nous faire fuir devant tant de mépris envers la tradition et la plante.

Mais voilà, c’est ces gens qui avaient les contacts avec les indigènes. Tout le monde était toujours très souriant et très avenant avec nous, pourtant, je captais quelque chose de chelou, sans pour autant pouvoir mettre de mots dessus. J’avais associé ça au malaise de l’arrivée en forêt, la séparation d’avec mes proches et mon confort, alors je ne m’étais pas posée plus de question que ça. Et j’étais tellement heureuse d’être de retour en Amazonie, persuadée d’avoir l’occasion d’approfondir mes études des médecines locales. En plus ça jouait de la guitare et du tam-tam toute la journée, puis le soir autours d’un feu, le tout accompagné d’un petit singe, mon Makakito, qui ne me lâchait pas dès le réveil et avec qui j’ai adoré passer mon temps.

On a quand même fini par se poser des questions à se demander si on ne se faisait pas un peu bullshiter, ce qui était totalement le cas. Ça, c’est les subtilités de langage interceptées dans certaines conversations qui n’ont pas échappées à mon ami bilingue qui nous les ont révélées.

En réalité, le propriétaire du lieu et notre ami Maître de cérémonie avaient un agenda bien différent du notre. Nous avons compris a postériori que nous étions là pour une seule raison: Passer le “meilleurs” des séjours afin de revenir en Europe et développer avec eux un pipeline d’européens venant se défoncer en forêt sous couvert de retraite spirituelle. Ils voulaient ouvrir un genre de Club Med Ayahuasca, rien que ça. Alors le respect des plantes et des traditions, tu penses bien que c’était le dernier de leurs soucis. D’où les shots d’Aya proposés à n’importe quelle heure de la journée…

Deux facteurs ont précipités notre fuite expresse du Club Med ayahuasca:

Premièrement, il y avait de l’eau dans le gaz entre mon ami et notre Maître de cérémonie et cela bien avant notre départ pour le Brésil et cette histoire a clairement enterré leur amitié. Mais la raison majeur est la suivante: Une “cérémonie” CATASTROPHIQUE et surtout dangereuse. Laisse-moi te conter cette histoire.

Le propriétaire du lieu nous convie à une cérémonie en tant que participants, soi-disant en bonne et due forme, afin d’inaugurer la Maloca traditionnelle nouvellement construite. Ce Monsieur disait avoir l’habitude de diriger des cérémonies indigènes comme des cérémonies du Santo Daime, à priori quelqu’un d’expérimenté.

Honnêtement, cette cérémonie, on la sentait pas et initialement, on avait même décliné. Mais suite à une longue conversation, nous avions convenu d’y participer pour voir ce que ça donnait.

Depuis mon séjour au Pérou, j’ai une robe de cérémonie particulière que la grand-mère de la Maestra Shipibo avait confectionné pour moi. Ce jour-là, je ne me suis pas sentie de la mettre alors qu’elle m’accompagne pour chaque cérémonie depuis que je l’ai reçue. Comme quoi quand ton intuition est là, elle l’est dans le moindre détail, tu le remarques après coup.

La nuit tombe et les participants commencent à arriver. On s’installe en cercle dans la maloca sur des chaises de jardin, l’ambiance est étrange et le service commence. Goût habituel, rien à signaler et je retourne m’assoir sur ma chaise.

Et là se passe quelque chose qui ne m’était jamais arrivé auparavant dans aucune cérémonie. Je commence à me sentir en danger. En danger de mort pour être exacte. Je suis harcelée par une seule pensée qui me martèle en boucle “cette médecine est dangereuse, va vite vomir”. Et ça ne me lâche pas. J’essaie de respirer, de visualiser, de me convaincre que ce n’est qu’une pensée et que ce n’est pas la réalité, que c’est un peu d’appréhension de faire une cérémonie ailleurs qu’à Genève et de ne pas être au service. Je mets mes pensées les plus lumineuses au service de ma psyché pour me calmer. En plus, ça serait un immense manque de respect envers la plante et le travail du Maître de cérémonie.

Mais voilà, c’était beaucoup trop fort comme sensation et j’ai plié. Je me suis éloignée de la Maloca prétextant une envie de pipi et j’ai rendu mon verre d’Ayahuasca à la Pachamama (délicate façon de dire que je me suis foutu deux doigts dans le gosier).

Encore aujourd’hui, je suis convaincue que ce geste m’a sauvé, mentalement et physiquement.

Alors que je retourne dans la maloca, délestée de 5ml de médecine et de mon macabre ressenti, la musique a commencé et entre-temps deux femmes indigènes sont arrivées et chantent. La puissance de la voix des femmes indigènes du Brésil est juste spectaculaire et leur chant est magique. Des chakras de la gorge ouverts tels des canons à eaux.

Quelques temps plus tard, et malgré le fait d'être allée vomir juste après l’ingestion, je suis prise dans la force de la médecine et de la musique de façon très puissante. Chose que je ne peux m’expliquer de la façon suivante: j’avais un travail à faire ce soir là, et pas des moindres.

En principe, je n’aurai rien dû ressentir, ou alors très peu du fait d’avoir rendu en intégralité la médecine quelques minutes après l’ingestion, c’est dire la puissance de ce qui nous a été servi.

Sur le moment ça m’inquiète, mais je réussi à canaliser ma peur et traverser mon voyage, tant qu’à faire. De toute façon je n’avais plus le choix, c’était soit me calmer et me laisser aller, soit continuer à nourrir la peur qui se transformerait en panique et me garantirai des heures sombres. Le moment de « l’induction » est primordial et lance ton voyage. C’est le moment clef où il faut maîtriser les pensées et émotions traversant ton esprit, car c’est ce qui va orienter ton expérience. Top départ.

En face de moi, dans le cercle, notre Maître de cérémonie (celui des cérémonies en Suisse) en totale PLS. A côté de moi, mon ami, lui il gère et ça va. Quant à moi, je suis en immersion dans une vie parallèle (ou ancienne vie selon ta vision).

Du moins, ces derniers instants vraiment pas fun et plutôt violents. J’en ressort assez difficilement. Durant plusieurs heures, c’est comme si mon corps est aux prises avec les sensations ressenties durant cette fin de vie et ma vie actuelle. J’étouffe, littéralement. J’ai le souffle coupé à plusieurs reprises, mais je maîtrise jusque là. Et vient le moment du deuxième service. Bien évidement qu’après ça, je suis restée bien tranquillement dans ma chaise sans prendre part au second round. Notre Maître de cérémonie, lui, avait déjà quitté la maloca de cérémonie depuis un moment suite à sa PLS.

D’ailleurs, dans cette mascarade de cérémonie, les gens allaient et venaient comme à l’épicerie du coins. L’organisateur de la cérémonie, censé maintenir une certaine qualité d’espace n’en avait absolument rien à carrer. Lui-même allait et venait, se contentant de lâcher de temps à autre un “viva a cura” ou un “alors vous sentez la force ?” tel un moniteur has-been d’aquagym. A deux doigt de lâcher un “put your hands up” le mec, c’était hallucinant comme scène, à des années lumières de ce que j’ai pu connaître en terme de cérémonie.

Des énergies étranges entraient et sortaient du cercle dont certaines étaient vraiment glaçantes, chose qui n’est absolument pas censée arriver avec un bon Maître de cérémonie. Car c’est ça le rôle d’un Maître de cérémonie, pas juste organiser et distribuer des shots d’Aya, mais bien de garder l’espace et sa vibration, ses énergies, de les protéger et de guider son groupe à travers la force de la médecine avant pendant et après la cérémonie.

Là, ça partait dans tous les sens, et n’ayant pas pris de deuxième service de médecine, j’ai eu tout le loisir d’observer cette vaste supercherie. Plusieurs personnes n’avaient pas l’air bien et auraient nécessité une assistance, mais personne n’était au service. Chacun pour soi et la médecine pour tous.

A un moment, l’énergie dans la maloca est devenue carrément malsaine et mon ami et moi avons décidé de quitter la cérémonie. De toute façon, tout le monde s’en foutait de qui restait ou partait. Nous nous somme installés dans l’église du Santo Daime un peu plus haut sur le terrain, avec vue sur la Maloca en contrebas, la musique continuait de façon étrange, lointaine, un peu comme dans un film d’horreur.

Notre chance a été d’avoir l’habitude de travailler avec cette médecine et donc d’avoir réussi à manœuvrer dans une force chaotique. Mon ami, lui, a pris les deux services. On lui a même servi une médecine plus forte pour le challenger, sans l’avertir, dans cette vielle énergie degueulasse de « Allez tiens gringo tu vas voir ce que c’est de la force ! ». C’est ses années de pratique qui lui ont permis de ne pas tomber dans la folie pendant cette “cérémonie” et de revenir sain et sauf de son voyage. Y’a pas à dire, sur ce coup, nos anges gardiens ont fait un sacré taff.

Nous étions à peine en train de réaliser ce qui venait de se passer et le danger auquel nous avions été exposés lorsque j’eu le souffle coupé, à nouveau. Je revivais physiquement, pour la troisième fois, cette mort atroce. On est à nouveau sur ce genre de moment charnière où l’accompagnement est primordial. Je ne sais pas ce qu’il se serait passé si j’étais solo. Heureusement, mon ami, qui avait déjà vécu une expérience similaire a su exactement quoi faire pour me sortir de cet état. Un accompagnement de qualité, un vrai.

Un peu plus tard, mon ami et notre Maître de cérémonie de Genève se sont absentés pour régler leurs histoires. A son retour, mon ami m’annonce de façon implacable qu’on doit se barrer d’ici, qu’il sent quelque chose de malsain et de dangereux à rester ici plus longtemps. On décide donc de planter tout le monde sur place et de se tailler à l’aube sans avertir personne.

Au moment du départ, Makakito a surgit d’un arbre pour un dernier câlin. J’en ai pleuré un moment.

Durant les longues heures de route entre Tarauacá et Rio Branco, nous avons largement le temps de repasser tout ce qui a été dit ou fait durant ces derniers jours, notamment le comportement franchement pas ouf de notre Maître de cérémonie de Genève dont je n’étais pas au courant. C’était la redescente. Ce mec que je mettais sur un petit piédestal, que je voyais comme un super enseignant et qui était supposé me permettre de continuer mes études des médecines traditionnelles de la forêt n’était en réalité qu’un petit gourou dealer de médecines tentant de s’implanter en Europe sous couvert d’avoir été appelé par une divine prophétie. Je veux pas cracher dans la soupe, j’ai beaucoup appris à ses côtés. Mais je sais aussi que je le dois à moi et mon courage.

Enfin j’ai été bien chanceuse d’avoir un ami pour veiller sur moi.

D’ailleurs, lui, il sait tenir un espace et nous avons fait de merveilleuses cérémonies ensemble lors desquelles de belles guérisons ont eu lieu. Les cérémonies à ses côtés ont toujours été de grands enseignements.

La suite et fin de mes aventures et études avec l’Aya au prochain article ! Last one, c’est promis.

Teaser: Où ai-je atterris après avoir fui le club med ayahuasca ft. l’Agenda universel, ma rencontre avec les vrais indigènes du Brésil et la plus belle cérémonie de ma vie.

A tout bientôt et merci d’être passé par là =)

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