L’Ayahuasca et moi, partie IV

Salut et bienvenue à toi sur ce dernier (ou avant-dernier) article consacré à mon parcours avec la Madrecita. On s’est quitté sur mes premières heures en Amazonie, et j’ai envie de faire avance rapide jusqu’en juillet de cette même année car je veux passer à la partie du travail que j’ai fait « au service » de l’Ayahuasca.

De retour à Genève après ce voyage plus que transformateur en Amazonie, je ne peine pas trop à retrouver mes marques. Cette paix intérieure, cette sensation de « glisser » avec aisance dans mon quotidien ne me quitte pas. Mes actions s’enchainent avec fluidité et je trouve rapidement un super job à temps-partiel auprès d’une institution venant en aide aux migrants. Pile de quoi continuer mes études de naturopathie tranquillement.

Moi qui me voyais difficilement me réinsérer dans une corpo’, une entreprise ou tout autre entité patronale après une expérience et une compréhension pareille de la vie, l’Univers m’a servi le job parfait. Pas de but lucratif, que du social. Une équipe dans laquelle tu n’as pas à porter un « masque » de travail, jouer un air faussement sérieux ou taire tes réelles passions (et quand t’es passionné par l’invisible et les médecines alternatives, c’est énorme), ta vraie vie, tes joies, tes peines, ta FLAMME, ton Être. Bref, peu de faux-semblants dans ma team, beaucoup d’authenticité et de soutien. Voilà, c’était le big-up pour mes collègues s’ils passent par-là, mais aussi pour souligner comment l’Univers devient ton Sugar Daddy du moment que tu t’alignes et que tu commences à croire en toi et à écouter ton UNtérieur.

Nous sommes donc en août, et le maître de cérémonie brésilien est de retour à Genève. Moi qui ne pensais pas retravailler de sitôt avec la Madrecita, une opportunité s’ouvre et j’ai envie d’y foncer. Mais voilà, à CHF 200.- la cérémonie, c’est compliqué pour mon porte-monnaie d’étudiante de 29 ans. Je tente alors un deal, participer à une cérémonie en échange d’une séance de lithothérapie, seul art que je maîtrise à ce moment. Et bim, ça passe, il accepte et me demande d’inclure dans la séance sa compagne. Ai-je précisé que ce Monsieur et sa compagne ne parlent que portugais et qu’à ce moment de ma vie je ne sais pas parler portugais ? Alors guider une méditation en portugais… Car dans ma méthode de soin, c’est pas juste « je te pose les pierres et je me casse », non. Tu es accompagné pour un gros voyage direction le centre de ton être, et ça demande un certain nombre de paroles, de suggestions, de guidance, bref d’accompagnement que j’allais devoir écrire et préparer, alors qu’habituellement j’y vais à l’instinct. Et puis traduire et travailler pour avoir un accent impecable afin de ne pas « attiser » les pensées du mental pendant la méditation (ce qui, à postériori, était pure bullshit racontée par mon tyran intérieur perfectionniste comme c’est pas permis).

L’accord d’échange conclu, me voilà à nouveau dans cette magnifique salle ou j’avais vécu ma première rencontre avec l’Ayahuasca 8 mois plus tot. Cette fois, c’est le level hard qui m’attend, car j’ai choisi de recevoir un Kambo en fin de cérémonie. C’est une médecine rapide, mais assez exigeante physiquement puisqu’elle inclut la toxine d’une grenouille d’Amazonie et que le corps y réagit très fort. C’était une première pour moi. C’était trash et un peu angoissant, mais ça s’est très bien passé. Et j’étais hyper fière les jours suivants avec mes 3 petits points brûlés sur le bras, guerrière que j’étais, full égo spirituel.

Puis vient le moment de remplir ma part de l’échange. Je bosse depuis plusieurs jours sur cette méditation rédigée et traduite à l’aide de Google trad’ et d’une amie, que dis-je, d’une sœur. Je la lis à haute voix plusieurs fois par jours afin d’entrainer l’accent et avoir le moins possible à lire ma feuille. Et à la der, mon ami de la première cérémonie, qui est également au service pour ce nouveau cycle de cérémonies, se joint à nous. Pression supplémentaire, mais je l’ai fait. Tout se passe bien, accent moyen ou pas.

A la fin du soin, le maître de cérémonie brésilien me balance qu’il a senti dans son cœur qu’il était temps pour moi de me mettre au service et me propose « d’officier » dès la prochaine cérémonie. Et la vérité, c’est quelque chose que je pressentais, mais que mon tyran intérieur (toujours très présent lorsqu’il s’agit de sortir des sentiers battus), jugeait largement hors de ma portée avant plusieurs années.

Et c’est ainsi que je me suis retrouvée de l’autre côté de l’Autel, au service de la Madrecita et des participants. Mais être au service ça veut dire quoi exactement ?

Concrètement, tu vas participer à la mise en place de la cérémonie, préparer l’Autel et l’Espace. Si tu es musicien, il y a de fortes chances que tu participes en jouant de ton instrument pour accompagner le maître de cérémonie, peut-être même que tu peux avoir ton propre solo, comme dans Glee. Lorsque les participants arrivent, tu les aides dans leur installation. Et nous avions bien entendu, surtout mon ami, le rôle de traducteur franco-brésilien.

L’essentiel du rôle se tient bien entendu durant la cérémonie même. Le curandero, ou le maître de cérémonie dans notre cas, étant supposé guider le travail et garder l’espace, reste derrière l’Autel la plupart du temps et est immergé dans l’Astral, un instrument à la main (guitare ou tam-tam ici). Il n’en sort que pour servir le deuxième service de médecine, danser en fin de travail et clôturer la cérémonie. Quant à nous, personnes du service, sommes un peu le pont, mais aussi le guide et l’assistant. Un pied dans l’astral avec l’Esprit de la plante nous guidant et un pied dans le réel pour servir les différentes médecines faisant partie de la cérémonie comme la Sananga ou le Rapé, apporter assistance à un participant en galère ou soutenir son processus juste en s’asseyant auprès de lui, diffuser la médecine du parfum quand c’est nécessaire ou celle de la sauge.

C’est aussi être appelé à ressentir, se laisser traverser par le trop plein d’émotions inextricablement coincées dans une personne. C’est comme si on devenait le canal par lequel la souffrance est évacuée car elle ne saurait être libérée directement par la personne.

Ne voit aucun égo de sauveur dans ce partage d’expérience, on parle ici d’échange car ce que tu libères chez l’autre, c’est que tu l’as chez toi et que tu le libères du même coup. C’est comme si chaque personne possède plusieurs verres remplis d’émotions différentes. Avec mon travail, j’ai pu vider une bonne partie ces verres (mais de loin pas tout, c’est le chemin d’une vie), ce qui me permet d’accueillir le contenu de l’autre pour le libérer.

Car une cérémonie, c’est un travail d’équipe. Tu ne libères pas que tes charges, mais aussi celles que tu es en capacité de libérer pour l’autre qui lui en est incapable. Et l’autre libérera pour toi ce dont tu es incapable. C’est la loi des échanges de l’invisible (et de l’univers tout court d’ailleurs), t’es jamais par hasard avec ces personnes en cérémonie. Mon ami aime bien dire à ce sujet « il a fallut plusieurs personnes et expériences pour te briser, il en faudra donc plusieurs pour réparer » et je trouve cette phrase toujours aussi juste. L’Univers sait et prépare exactement les autres participants dont tu as besoin. C’est ainsi que je me suis déjà retrouvée sur le point de nettoyer (je te le rappelle ici, nettoyer ou vomir, j’essaie d’épargner les émétophobes, est la manifestation et la libération corporelle de ce que tu décoinces dans l’invisible) et que rien ne sorte, de rester bloquée plusieurs minutes jusqu’à ce que la personne d’à côté nettoies et que je me sente instantanément mieux, comme si c’était sorti de moi-même. Et vice-versa à nettoyer des litres parce que la personne à côté était tellement maniaque du contrôle qu’elle ne s’autorisait même pas cette libération, alors que pour moi nettoyer, c’est easy.

Parfois, la plante m’a amené à m’installer auprès de quelqu’un et simplement lui apporter une présence soutenante et bienveillante. J’ai aussi souvent senti l’appel de poser mes mains à des endroits précis. A ces moments c’était toujours assez ouf comme ressenti. C’était toujours pareil, je sentais mes mains chauffer, puis l’énergie passer dans le corps de l’autre. Souvent elle s’accumulait quelques secondes à un endroit, comme s’il y avait un genre de bouchon. Et avec une force proportionnelle au temps de rétention, le bouchon finissait par sauter et l’énergie circuler. A ces moments, je pouvais sentir le corps de l’autre comme si c’était mon propre corps, ce qui était à la fois magique et souvent aussi très angoissant. On se rend pas compte de la noirceur que peut porter une personne en elle, le poids de ses fardeaux, sa culpabilité, sa honte, ses addictions. C’était aussi lourd que beau.

Ça a parfois aussi été carrément flippant, comme cette fois ou je suis appelée à poser mes mains sur une femme et qu’elle s’est instantanément mise à hurler et jouer l’exorciste en convulsant tel une crise aigue de tétanos. Là, je l’ai vraiment mal vécu. Et j’ai eu du mal à me remettre dans le service. C’était tellement impressionnant, et surtout, c’était mon geste qui avait déclenché ça. Sur le moment j’ai craint d’avoir fait quelque chose de faux. Heureusement ce n’était pas le cas. Mais j’ai porté trop fort cette culpabilité et la Plante l’a senti, si bien qu’elle m’a jeté du service et que j’ai continué ma cérémonie en PLS sur le côté, à l’abris derrière l’Autel. A ce moment j’ai vécu l’ENFER. Sans dec’, c’était quelque chose. Laisse-moi te raconter :

Premièrement, ce qu’il s’est passé avec cette participante. Deuxièmement, je ne maîtrisais plus du tout la force de la plante, j’étais soit complètement dans l’astral, soit ici dans la culpabilité, donc tout sauf juste dans ma posture. Heureusement, cette cérémonie étant dans les premières, mon ami au service et le maître de cérémonie avaient prévu le coup et nous avions convenu que si je m’asseyais à tel endroit, cela voulait dire que je quittais mon service momentanément. C’est un peu flou, mais en gros je me souviens d’être assise à cette place et de pleurer, de sentir qu’on me prenait le bras et d’ouvrir les yeux sur mon ami et le maître de cérémonie me disant « C’est bon, continue cette cérémonie pour toi ».

Et là, l’enfer. C’est sans-doute la cérémonie la plus trash que j’ai pu vivre, tant dans les visions qui relevaient du cauchemar lorsque j’avais les yeux fermés que dans les sensations corporelles lorsque je les ouvrais. Les visions étaient à base de morceau de bébés, des bras, des jambes, des têtes et des troncs agencés en mosaïque style kaléidoscope, le tout en mouvement de spirale infernale. Et lorsque j’essayais de fuir les visions en ouvrant les yeux, je me mettais à ressentir dans mon corps de gros tremblements, des sueurs, des douleurs type courbatures hyper fortes, des tiraillements violents comme si j’étais écartelée. J’étais pourtant juste assise, repliée sur moi-même. Ayant toujours eu une résistance psychologique bien supérieur à ma résistance physique, j’ai choisi d’endurer les visions d’horreur.

Lorsqu’elles se sont terminées, je me suis retrouvée en plein procès contre l’Humanité, à tenir le rôle de l’accusé et de bouc émissaire. A cet instant, c’est comme si je portais la culpabilité de toutes les atrocités commises par le genre humain. Pillage, esclavagisme, violence, soumission et exploitation des ressources, des plantes, des animaux et des hommes. Guerres, abus, viols, meurtres, torture et j’en passe. Tout, je dis bien TOUT y est passé, de la simple pensée aux plus violents des actes commis sur cette planète. J’ai tout vu, tout ressentis. Et j’ai tout pleuré. Longtemps. Je me revois entrain d’implorer le pardon d’une entité qui me semblait représenter tout ce qu’il y a de bon et de pur et je me souviens surtout d’une phrase que j’ai prononcé (dans l’astral en tous cas) « Pardonne-nous car nous sommes endormis, nous ne savons pas ». Très Jésus comme punchline.

Tout à coup, je fut libérée de toutes ces souffrances, cette culpabilité et ce poids. A ce moment, j’ai commencé à ressentir une sensation très étrange dans mon corps. C’était comme s’il se dissolvait. Je pouvais sentir de l’air passer entre chacune de mes cellules. Je sentais une expansion qui était très agréable au début mais qui a commencé à me faire peur. Je ne sais plus exactement comment ça s’est passé, mais je me souviens m’être dis « je n’ai rien à faire dans cet état, c’est trop, c’est trop, je ne suis qu’un humain, je ne peux pas rester comme ça, je suis devenue trop vaste, c’est dangereux » et de ressentir une sorte de manque de contenance. C’est hyper compliqué à mettre en mots, mais je ressentais le besoin de me rassembler, de me « condenser ». L’image qui me vient serait celle d’un verre d’eau renversé dont les gouttes souhaitent retourner dans le verre afin de retrouver leur densité d’origine. Encore aujourd’hui, je ne sais pas quel-est cet espace que j’ai touché et je n’y suis pas retournée depuis. Grand bien me fasse, on n’est pas si mal dans ce costume d’humain finalement. 

La cérémonie s’est terminée et je me suis endormie directement après, épuisée et lessivée. En plus, j’étais pas hyper contente de moi, j’avais l’impression d’avoir loupé un truc sur le moment. C’est vrai, j’étais venue pour être au service et j’estimais avoir faillit à ma tâche.

Puis j’ai compris qu’être au service, c’est avant tout être au service du Soi, et qu’à cette cérémonie, il était bien plus juste dans l’Agenda que je bosse sur cet enfer humain plutôt qu’en accompagnant les participants.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. J’annonce donc un prochain article, car je ne t’ai pas encore raconté mon séjour en Amazonie brésilienne et c’est vraiment un sujet que j’ai envie d’aborder, tant pour leurs cérémonies colorées et festives que pour les dangereux guignoles de la forêt chez qui je me suis retrouvée à mon arrivée et qui ont bien faillit nous rendre fous avec leur médecine beaucoup trop forte et leur simulacre de cérémonie.

A tout bientôt pour les aventures brésiliennes !

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