Sur l’importance d’habiter son corps
Je sors de chez mon thérapeute et j’ai l’impression de flotter plus que jamais. Attention, pas le flottement agréable et doux de la plénitude, non. Le flottement de la dissociation. Lourd et grave, comme si quelque chose d’énorme venait de se produire. Je suis hébétée et mon regard se perd dans le vide de longues minutes. Il y a une sensation étrange dans mes mains, comme si je portais des gants trop grands et le bout de mes doigts est presque insensible. Je suis comme hors de moi-même.
Mon corps réagit comme un jour de deuil, seule comparaison que je puisse faire. Je suis comme dans un espace de non-temps. Hier et demain n’existent pas. La minute précédente et la suivante n’existent pas.
Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Je suis dans la stupeur. Je me sens comme si quelque chose de grave et d’inéluctable venait tout juste d’arriver, quelque chose de totalement hors de mon contrôle, mais surtout, totalement hors de ma conscience. Regard dans le vide, esprit vide. Et je passe l’heure suivante comme ça, avant de commencer à rédiger ces lignes.
Cela fait maintenant plusieurs années que je suis sur ce chemin de reconnexion qui passe par beaucoup de phases de guérison et je suis en ce moment sur un gros doss : L’humiliation & la honte.
J’ai expérimenté pas mal de thérapies, de médecines et de pratiques, c’est pourtant la première fois qu’un thérapeute (en dehors de ma mère qui reste avant tout ma mère et pas ma thérapeute) me ramène dans mon corps. Et franchement, il y fait pas hyper bon vivre pour le moment, je dois l’admettre.
Aujourd’hui j’ai donc franchis une étape supplémentaire. Celle d’être assez reconnectée à mon corps pour sentir les moments où je m’en dissocie. Ça me fait peur et c’est abyssal. Qu’à-t-il pu bien se passer pour que je m’éloigne à ce point de moi-même ? S’il est clair qu’avec la séance d’aujourd’hui j’ai pu reconnecter à quelque chose de fort dont mon corps avait profondément emmagasiné la mémoire, ma conscience n’a pour autant pas la capacité d’y associé un quelconque souvenir ou un évènement en particulier. Alors il ne me reste que mon mental pour imaginer ce qui a pu se passer. J’essaie de le faire taire mais c’est très compliqué. J’essaie de ressentir dans mon corps comment cette sensation bouge, mais c’est verrouillé.
Depuis plusieurs mois, mon thérapeute m’a transmis un outil formidable, celui de simplement ressentir dans mon corps comment les émotions circulent, quelles sensations physiques elles me créent, leurs formes et leurs textures. Par exemple, chez moi, il y a un bloc de honte coincé au niveau des lombaires, qui se dissout petit à petit au fil des séances et de mes expériences. Je sais aussi que la tristesse navigue généralement dans ma poitrine, mes inquiétudes au niveau de mes épaules et ma frustration au niveau de la gorge, parfois du bas-ventre. Enfin, il y a une grosse poche de culpabilité visqueuse et lorsque je ferme les yeux, je la visualise de la même texture qu’un métamorphe (c’est un Pokémon, grosse ref’), gluante et rose, mais surtout, je perçois qu’elle encapsule une autre émotion à laquelle je ne peux pas encore accéder. Ce qui est intéressant, c’est que j’ai justement appris quelques mois auparavant, en cours de psychogénéalogie, que la culpabilité est le plus grand des verrouillant. C’est à dire que si tu cherches à travailler un sujet mais qu’un sentiment de culpabilité entoure celui-ci, il va d’abord falloir faire un travail de fond sur cette culpabilité avant de pouvoir réellement agir sur le sujet cible, sinon c’est même pas la peine. La culpabilité est comme un videur hyper zélé avec pour bras droit ton mental bodybuildé t’empêchant d’atteindre le cœur du nœud. Au mieux, tu resteras en surface. La culpabilité, c’est également ce qui te coince lorsque tu t’apprêtes à changer de vie, à quitter ton conjoint, à changer de travail ou juste simplement de dire “non” lorsque cela est pourtant profondément nécessaire pour toi et ton bien. Oui, fucking culpabilité, et Dieu sait que j’en ai un bon stock dans ce corps, stock que j’espère liquider au plus vite. DESTOCKAGE, TOUT DOIT DISPARAITRE !
Mais en attendant, retour à cette sensation un peu moins présente grâce à la rédaction de cet article et à l’importance de trouver des moyens d’habiter son corps sans s’en dissocier. Ce qui me fait me rendre compte qu’en réalité, la sensation n’est pas du tout partie. Je m’en suis juste dissociée en mettant l’accent sur mon outil mental permettant de formuler ce qu’il se passe en rédigeant. Dans le cas présent c’est salvateur, ce n’est pas une fuite mais une mise en ordre. Mais voilà, formuler ce n’est pas vivre, c’est juste traduire, et bien souvent, je suis en traduction plus qu’en expérience. Ça aussi c’est un truc que je capte de plus en plus, ton mental est un traducteur de ta réalité, (avec le niveau de fiabilité de Google traduisant du Tigrigna au Français si tu le laisse en roue libre). Et finalement, je me rends compte que si toutes les thérapies étudiées et expérimentées ont bien entendu eues leur utilité et of course qu’elles m’ont aidées à avancer, aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’un travail incomplet a été effectué. C’est comme si j’avais pu mettre en lumière certaines choses et les libérer au niveau psychique, mais qu’au niveau somatique elles étaient restées coincées.
Je suis donc désormais dans la phase suivante de mon chemin de reconnexion et de guérison, celle du corps. Il est désormais temps de désincarner la souffrance présente afin que je puisse Moi-même m’y incarner correctement. Pour mieux t’expliquer ça, on va reprendre la métaphore bouddhiste du corps vu comme un véhicule dont l’âme devrait être le conducteur :
Si ton véhicule est full bagages, pas seulement dans le coffre, mais aussi sur la plage arrière, le siège passager et débordant jusqu’à la place conducteur, évidement que tu vas avoir du mal à entrer dedans et à conduire correctement. En plus y’a ton mental conditionné qui est déjà installé au volant alors qu’il est supposé être simple co-pilote. T’as capté ? Je peux même pousser plus loin en disant que suivant le nombre de traumas irrésolu que tu possèdes et ton niveau de dissociation, t’es dans une caisse totalement autonome et automatisée conduisant à ta place. Ici, je métaphorise tes réactions émotionnelles, genre ta blessure du rejet qui te fais croire que personne ne t’aime et qui va te pousser à rejeter les autres sans même t’en rendre compte. Same shit pour l’abandon ou la trahison qui vont te convaincre que tu es seul(e) et que tu ne peux compter sur personne tout en te poussant à t’isoler. Et par quelle force tout cela est possible ? Comment se met-on nous même dans la situation que l’on redoute pourtant le plus ? Par quel mécanisme ? Là, j’ai pas encore la réponse.
Et finalement, je crois que c’est ça qui est le plus dur pour moi dans ce parcours, le fait de ne pas savoir. Ou plutôt le fait d’avoir du mal à accepter de ne pas savoir. C’est aussi ce qui me pousse à chercher toujours plus loin et à creuser toujours plus profond tout en apprenant à être confortable avec le fait de ne pas savoir ou de ne pas comprendre.
Aujourd’hui je comprends enfin que ce chemin est sans fin.
La majorité du temps, c’est excitant de savoir qu’il y aura toujours quelque chose à découvrir, de nouvelles voies à explorer, de nouveaux lieux à arpenter et de nouvelles parts de moi à rencontrer. Parfois, je me sens désemparée et découragée face à tout ça. C’est comme réaliser que même en s’y étant pris plus tôt, on n’aurait de toute façon jamais eu le temps de parcourir et découvrir le monde en entier. Y’a des moments où c’est rassurant, d’autres ou c’est frustrant.
A tout bientôt…